Vos études
Analyse de l'UNEF sur la réforme DESCOING
1. Une réforme rendue inévitable par la concurrence internationale ?
2. Une réforme nécessaire pour assurer le financement de Sciences Po ?
3. Une réforme « juste » et « solidaire » ?
4. Un progrès pour les étudiants ?
5. Sciences Po dans l'enseignement supérieur
En guise d'introduction...
Il y a quelques jours, Richard Descoings adressait une lettre à l'ensemble des étudiants de Sciences Po. Trente et une pages pour justifier une « initiative importante et innovante » que l'IEP s'apprêterait à prendre pour la rentrée prochaine : l'explosion des droits d'inscription.
Il s'agit de la création d'un système progressif de droits qui s'élèveraient jusqu'à 4.000 Euros annuels pour les familles « les plus aisées », mettant fin à une gratuité qui ne bénéficierait qu'aux riches. Cette réforme a donc l'apparence de la justice sociale. Il n'en est rien, comme nous le montrons dans ce dossier.
Partant du principe que le désengagement financier de l'Etat est inéluctable voire souhaitable, la réforme Descoings est une véritable mesure de régression ouvrant la porte à la privatisation de Sciences Po. Selon cette logique, c'est aux familles des étudiants qu'il revient d'assumer le coût des études. Cette initiative concertée avec le Ministère de l'Education Nationale ne se limite pas aux murs de la rue Saint-Guillaume : elle pourrait concerner, demain, aux dires mêmes du directeur, d'autres établissements d'enseignement supérieur.
L'UNEF, majoritaire aux dernières élections étudiantes, a toujours pratiqué un syndicalisme constructif et critique, préférant les propositions aux invectives bruyantes et prenant au sérieux le travail des élus étudiants dans les conseils. Nous avons à coeur, quotidiennement, de défendre les intérêts de l'ensemble des étudiants et de porter notre projet de transformation sociale.
Notre syndicat l'a fait par le passé en approuvant l'élection de Richard Descoings, dont la nomination a suivi une grève étudiante importante qui avait mis en échec le projet scandaleux du directeur précédent, Alain Lancelot, qui entendait augmenter massivement les droits d'inscription et supprimer les bourses pour les remplacer par des prêts bancaires. Jusqu'à une période récente, Richard Descoings a consolidé un système d'aide sociale propre à l'IEP qui permettait de compléter le système CROUS pour mieux assurer l'égalité des chances.
Nous avons également apporté un soutien critique à la réforme de la scolarité engagée par le directeur. Sans jamais cesser de pointer ses insuffisances et dysfonctionnements, et d'agir pour améliorer la scolarité des étudiants de Sciences Po, nous avons considéré cette réforme, sur l'essentiel, comme positive car elle mettait fin à un système en décalage avec les aspirations des étudiants et permettait à ceux-ci de mieux construire leur parcours.
Aujourd'hui nous appelons tous les étudiants à se mobiliser contre la réforme d'augmentation des droits de scolarité. Sur la forme, d'abord, la démocratie est scandaleusement contournée : sans aucune consultation des élus ou des conseils habilités à prendre les décisions à Sciences Po, la lettre de Richard Descoings charge une commission composée, certes en majorité d'élus étudiants, mais en grande partie de personnalités (notamment extérieures), non de réfléchir à la question du financement de Sciences Po, mais de définir les modalités concrètes d'application de sa réforme pour la rentrée prochaine !
Depuis des années, nous insistons sur le danger que représente à nos yeux l'augmentation continue des droits d'inscription à Sciences Po, par petites doses, à chaque budget. Chaque année, on nous refuse tout débat sur cet élément essentiel de la « politique générale de l'IEP ». Lors de la fameuse « réforme ZEP », que nous considérons comme un palliatif répondant très insuffisamment au problème de la sélection sociale à l'entrée à Sciences Po, nous avions obtenu la création d'un groupe de travail « démocratisation ». Ce groupe a débouché sur une étude sociologique dont les conclusions devaient être rendues en février. Le chercheur chargé de ce travail ne dispose aujourd'hui plus de locaux pour travailler à Sciences Po.
Les arguments biaisés employés par le directeur comme les modalités du pseudo-« débat » qui nous est proposé sont inacceptables. L'avenir de Sciences Po et de ses étudiants, mais aussi de l'ensemble de l'enseignement supérieur, est en jeu. En effet, notre conviction de syndicalistes est que cette réforme s'inscrit dans une politique globale de dérèglementation du service public d'enseignement supérieur engagée par Luc Ferry. Devant des débats aussi cruciaux, nous devons faire en sorte que la voix des étudiants de Sciences Po soit entendue. Mobilisons-nous pour stopper cette réforme ! Engageons un vrai débat sur l'avenir de Sciences Po et de l'enseignement supérieur en France !
1. Une réforme rendue inévitable par la concurrence internationale ?
La proposition de Richard Descoings ne doit pas faire illusion : il ne s'agit pas tant de faire payer davantage les plus riches dans une logique de solidarité, comme nous le montrons plus tard, que de faire payer davantage les étudiants de Sciences Po dans leur ensemble. Certains, qui payaient déjà 1000 Euros, pourraient ainsi payer 2.000 Euros ou 3.000 Euros, d'autres, qui bénéficiaient d'exonérations de droits d'inscription, ne le seront plus, etc. Cette contribution accrue des étudiants est justifiée par la « concurrence internationale ».
Pour la direction, « la mondialisation crée une compétition très vive entre les établissements d'enseignement supérieur et de recherche ». Certes, cette logique de concurrence ne cesse de gagner du terrain au niveau international : pour avoir les meilleurs étudiants, les enseignants les plus prestigieux, une recherche universitaire « compétitive »... La direction affirme qu'en l'état actuel du financement de l'IEP, celui-ci resterait hors course et serait guetté par le « déclin » !
On croyait pourtant que Sciences Po était en passe de devenir le « Harvard européen »... Si les arguments de la direction sont étrangement mobiles, variant en fonction du public à qui elle s'adresse et des projets qu'elle défend, il faut tout de même constater que Sciences Po est une Université de renommée internationale, offrant des conditions d'études excellentes par rapport au reste de l'enseignement supérieur français. Mais l'argumentation de la direction frise le comique. Il n'y aurait qu'une alternative : s'adapter ou mourir !
Le triomphe de la logique marchande
Sciences Po devrait ainsi s'engager dans une politique active de compétition pour surpasser ses « concurrents » européens et rivaliser avec les grandes universités américaines : pour l' « entité économique » qu'est l'IEP, il s'agit d'être les plus « compétitifs » à tous les niveaux. Les droits d'inscription sont alors présentés comme l'outil idéal. En effet, sur le « marché mondial de l'éducation », le « prix » est supposé refléter la « valeur » du diplôme. Le montant proposé (4.000 Euros) est d'ailleurs proche du montant maximum de droits d'inscription que vient de fixer le gouvernement britannique, mais c'est sans doute un hasard...
La direction présente les droits d'inscription comme le seul moyen de répondre au supposé « problème de financement » de Sciences Po. Pourtant, l'apport de l'Etat est en augmentation, cette année encore. L'IEP est doté comme nul autre établissement d'enseignement supérieur en France. Des projets comme la nouvelle bibliothèque ou la cafétéria ont été largement financés par des subventions publiques. La création des premiers cycles délocalisés, elle, a été essentiellement financée par les collectivités locales. Il n'y a donc aucune réalité et aucune fatalité, ni au désengagement de l'Etat, ni à la hausse des droits d'inscription.
Pour mieux convaincre les plus réticents à l'introduction de cette logique marchande dans l'éducation, Richard Descoings utilise un argument de choc. Il faudrait permettre aux « établissements publics » d'entrer dans cette compétition internationale, faute de quoi ce seraient les acteurs privés qui triompheraient. Cela représenterait le triomphe de la marchandisation contre une conception de l'éducation comme « bien public ».
En réalité, le projet de Richard Descoings va mécaniquement entraîner le désengagement progressif de l'Etat. Pour soutenir la réforme, Luc Ferry a d'ailleurs déclaré : « il n'y a aucune raison que les petits paysans ou les petits ouvriers payent les études des élèves de cette école ». A l'arrivée, l'IEP sera-t-il encore un « établissement public » ? Géré par une personne morale de droit privé (
On le voit clairement : plus Sciences Po augmentera ses droits d'inscription, plus l'Etat aura tendance à se désengager. Pourquoi financer un établissement qui n'aurait de « public » que le nom ? Or, l'objectif de Richard Descoings est d'obtenir plus de fonds pour Sciences Po ! Cela signifie donc que chaque augmentation des droits en entraînera une nouvelle. Mais jusqu'à quel niveau ? Jusqu'à ce que l'intégralité du coût des études soit pris en charge par la famille de l'étudiant (ou par des prêts bancaires) ?Dans ce cas, pourra-t-on indéfiniment « faire payer les plus riches » ? Il est probable que même les étudiants issus de milieux modestes seront touchés, à terme, par cette évolution. Dans les pays qui ont introduit des systèmes de droits d'inscription libres, ceux-ci ne cessent d'augmenter : la fuite en avant paraît sans limite.
La logique du projet est bien celle du triomphe de la logique marchande sur la logique de service public. Le statut ultra-dérogatoire de Sciences Po lui permet déjà d'échapper à toute obligation que devrait pourtant comporter sa présence dans le service public. Une école qui forme 90% des reçus au concours externe de l'ENA n'a-t-elle aucun rôle à jouer dans la démocratisation du recrutement des élites en France, qu'elles soient administratives, économiques, intellectuelles ? Peut-on se satisfaire de la logique de reproduction sociale qu'elle met en oeuvre ? Une politique ambitieuse de démocratisation devrait être menée. Ce n'est pas le cas aujourd'hui : faire entrer quelques dizaines de lycéens de ZEP est une béquille sur le système mais ne change rien au fond du problème (la manière dont l'IEP recrute).
Avec le projet Descoings, l' « antichambre de l'ENA » entrera définitivement dans une logique de privatisation. Aucune vraie politique de démocratisation ne pourra alors être menée. En effet, si Sciences Po est financée par les contributions des étudiants, il sera indispensable à l'équilibre financier de l'Institut que les étudiants issus des familles les plus aisées soit toujours plus nombreux que les étudiants boursiers ou même que ceux issus des classes moyennes.
Cette marchandisation n'est pas une fatalité
Nous ne pensons pas que Sciences Po ait besoin d'augmenter les droits d'inscription pour assurer son financement. Cela étant, l'argumentation de Richard Descoings concerne aussi l'ensemble de l'enseignement supérieur. Selon lui, le système français, pour faire face à la concurrence internationale, devrait s'orienter vers une adoption de son projet. Cela n'est pas pour autant une fatalité.
Ce que prône la direction, c'est l'adoption du modèle des grandes universités anglo-saxonnes. Ce n'est pas le seule modèle d'enseignement supérieur qui existe, et ce n'est pas le seul capable de subsister dans le contexte de mondialisation. L'enjeu souvent mis en avant, pour les systèmes éducatifs nationaux, est celui de l' « économie de la connaissance », comme l'affirment les conclusions du sommet européen de Lisbonne. Pour relever l'enjeu d'une économie de plus en plus fondée sur le savoir, deux choix s'offrent aux gouvernements. Ils peuvent opter pour la dérèglementation de l'enseignement supérieur, libéraliser les droits d'inscription et renforcer ainsi l'attractivité de leurs « pôles d'excellence » pour attirer une élite, à qui l'accès aux formations supérieures sera réservé. Ils peuvent, au contraire, investir dans le capital humain et engager des réformes et un réel effort budgétaire pour élever le niveau de qualification de chacun. Cela nécessite que l'Etat prenne ses responsabilités et fasse le pari de l'éducation, donc le pari de l'avenir. Tout comme le pacte de stabilité n'est pas éternellement inscrit dans le marbre, le désengagement de l'Etat du champ éducatif n'a rien d'inévitable !
D'autre part, un modèle européen d'enseignement supérieur pourrait être défini. Celui-ci ne serait pas calqué sur le modèle libéral mais conforme aux principes de solidarité et d'égalité des chances qui fondent l'Union Européenne. Pour éviter la « fuite en avant » produite par la logique concurrentielle, porteuse de multiples reculs pour l'égalité, des normes communes minimales pourraient être définies (statut social de l'étudiant, plafond de droits d'inscription), dans le respect des spécificités nationales. Simultanément, la communauté s'engagerait dans un grand effort budgétaire pour l'enseignement supérieur européen, venant compléter le financement des Universités. L'éducation devrait être une priorité de la construction européenne.
Enfin, il est intéressant de se pencher sur les pays où l'on considère qu'il y a véritablement problème de financement de l'enseignement supérieur. En Grande-Bretagne, par exemple, la hausse des droits d'inscription a produit un « effet de déplacement ». Alors que 400 millions de Livres ont ainsi été dégagés par le paiement des droits d'inscription. Sur la même période, les dépenses publiques d'enseignement supérieur ont été réduites de... 400 millions !
Dans ce pays, le problème du financement de l'enseignement supérieur, qui est le produit de plusieurs années de restrictions des dépenses de l'Etat en la matière, initiées par Thatcher, a fait l'objet d'un débat. On a généralement considéré comme nécessaire que les étudiants participent davantage au financement. Mais des solutions alternatives aux droits d'inscription à l'entrée ont été mises en avant, notamment l'idée d'une « graduate tax ». Cette taxe serait payée par les diplômés de l'enseignement supérieur à partir d'un certain niveau de salaire et en fonction de leur revenu, pour alimenter un fonds qui serait ensuite réparti par l'Etat entre les Universités. Cette proposition, qu'on l'approuve ou non, a le mérite de préserver une vraie logique de solidarité, contrairement à la réforme proposée à Sciences Po.
Or, dans le projet Descoings, la « solidarité », si tant est qu'il y en ait une, ne s'exerce qu'en interne à l'établissement. Une généralisation du système signifierait une explosion des inégalités entre Universités riches et pauvres. Qu'il s'agisse de l'investissement public, des modalités de la contribution des étudiants, pour préserver l'égalité, seul un débat, sinon européen, du moins national, peut permettre de répondre au problème de financement de l'enseignement supérieur. Cette question serait réglée de manière violemment inégalitaire si elle l'était pas des initiatives de chaque établissement comme celle de Sciences Po.
2. Une réforme nécessaire pour assurer le financement de Sciences Po ?
L'examen du budget et des conditions d'études à Sciences Po ne nous permet pas de conclure qu'il existe un réel « problème de financement » à l'IEP Paris, établissement privilégié parmi les privilégiés en France. Cela étant, examinons ce que nous dit la direction sur le budget de l'Institut.
Le flou le plus total règne. Dans un premier temps, le directeur de l'IEP annonce au quotidien les Echos daté du lundi 5 mai 2003 dernier que Sciences Po bénéficie d'un excédent budgétaire de 900 000 euros, puis écrit dans le document distribué à tous les étudiants (Le budget de Sciences Po en 13 questions p15) : « en 2002, les comptes certifiés par le commissaire aux comptes le 28 mars 2003 et adopté par le conseil d'administration de
On nous explique à la fois que la part des droits de scolarité dans le budget global de Sciences Po actuellement de 4% n'augmentera que très peu (pour atteindre 8%) et dans le même temps, que sa réforme permettrait de faire face au problème de financement de Sciences Po et de financer tous les grands projets d'expansion de son directeur. Dans ce cas, tout porte à croire que cette réforme ne serait qu'une première étape pour fixer à terme les droits de scolarité beaucoup plus élevés (voir question 1). Mais les étudiants veulent-ils vraiment payer plus pour obtenir les « améliorations » dont parle Richard Descoings ? Surtout, veulent-ils s'engager dans une fuite en avant qui entraînera une hausse continue et incontrôlée des droits d'inscription ?
Par ailleurs, les droits de scolarité n'ont pas à financer toutes les activités de
Certains pourraient penser que Sciences Po doit rembourser la construction de la nouvelle cafétéria et de la nouvelle bibliothèque, ce qui à leurs yeux justifierait la réforme. Il convient donc de rappeler que ce n'est pas Sciences Po seul qui assume ces dépenses. Au contraire, la rénovation de la bibliothèque qui a coûté 10.3 millions d'euros est assumée en grande partie par de l'argent public. De même, le CROUS et la ville de Paris notamment ont largement contribué, en accordant des subventions, à la construction de la nouvelle cafétéria.
Enfin, il faut savoir que les représentants étudiants ne sont pas membres de plein droit au Conseil d'Administration de
3. Une réforme « juste » et « solidaire » ?
La « solidarité » selon la réforme
A entendre Richard Descoings, sa réforme serait une simple affaire de justice sociale. Or, il s'agit d'une vision profondément biaisée de la solidarité. La solidarité entre étudiants, tout d'abord, est avancée comme argument : or, la direction n'a aucune volonté d'augmenter ou d'améliorer son système d'aide sociale, bien au contraire. Les droits d'inscription supplémentaires ne serviront pas à financer l'aide sociale : les plafonds ouvrant droit aux bourses et aux exonérations, qui ont déjà baissé l'an dernier, et la direction a montré sa volonté de renforcer cette évolution.
L'UNEF demande depuis plusieurs années la création d'un fond de solidarité étudiant (FSE) financé par les droits de scolarité (ramenés à niveau raisonnable), qui servirait en totalité à financer les bourses. La direction s'est toujours opposée à cette revendication.
La direction, qui considère son système d'aide sociale comme « trop généreux », augmente les droits d'inscription pour de tout autres motifs. Donner à la réforme les apparences de la justice sociale est toujours un bon argument face à ceux qui restent attachés à la solidarité. Le « système progressif » en est un : il laisse croire que seule une petite minorité de privilégiés paiera 4.000 Euros à Sciences Po, finançant les bourses de ceux qui en ont besoin. Mais les familles aisées visées par Descoings sont définies à partir des cinq derniers centiles de la population française, soit une très grande partie des étudiants de Sciences Po. Les 4.000 Euros seront payés par tous les foyers à partir d'un revenu de 4.500 Euros mensuels environ. Ceux qui sont en-dessous paieront 2.000 Euros, 3.000 Euros... La norme pour tous les étudiants sera donc le doublement, triplement ou quadruplement des droits d'inscription actuels.
Ainsi, l'argument de la « solidarité » interne à Sciences Po ne tient pas. Etant donné la sociologie de Sciences Po, la progressivité n'est qu'un élément accessoire du projet : l'essentiel, c'est bien l'explosion des droits d'inscription pour l'ensemble des étudiants.
Mais Richard Descoings met en avant un autre argument : celui de la solidarité vis-à-vis du reste de l'enseignement supérieur. Selon cet argument, alors que les Universités ont des problèmes de financement, le financement de Sciences Po par l'Etat défavoriserait les autres établissements. Il est curieux d'entendre Sciences Po utiliser cet argument. Cette année, 10% de la dotation complémentaire attribuée par le Ministère de l'Education Nationale à l'ensemble des centres universitaires (plus de 150 en France) est revenue à... Sciences Po, qui compte seulement 5.000 étudiants environ !
Richard Descoings, après l'avoir déploré, prône donc le désengagement financier de l'Etat et la sortie du cadre du service public des établissements universitaires favorisés. Cette position semble être suivie par Luc Ferry : la transformation récente de l'université de Paris IX Dauphine en université de technologie afin de lui permettre d'imposer en toute légalité sélection à l'entrée et montants des droits d'inscription à l'avenant doit faire craindre que la réforme Devaquet ne soit de nouveau à l'agenda gouvernemental. Le risque est, en effet, de voir s'instaurer la logique d'un enseignement supérieur à multiples vitesses, renforçant les effets inégalitaires de la dualité française entre Universités et Grandes Ecoles. Des Universités « d'élite » pourraient ainsi s'émanciper de la tutelle étatique et sélectionner les meilleurs étudiants tout en fixant sans aucune contrainte le « prix » de leur diplôme.
Mais que se passerait-il si d'autres établissements adoptaient la réforme Descoings ? L'Etat pourrait en effet, demain, permettre aux « meilleures » Universités d'appliquer ce système, ce qui lui permettrait de se désengager progressivement. Ainsi, l'enseignement supérieur français évoluerait vers un système de plus en plus polarisé entre « pôles d'excellence », hors du giron de l'Etat, et « facs poubelles ». A qui fera-t-on croire que Nanterre, par exemple, pourra continuer à accueillir la même population étudiante si l'on applique le système de l'IEP Paris ? Pour fonctionner les Universités appliquant le système auront besoin d'une proportion toujours plus importante d'étudiants favorisés et/ou de faire payer toujours plus l'ensemble des étudiants. L' « Université pour les riches » disposerait de moyens, l' « université pour les pauvres » en disposerait beaucoup moins ou continuerait à fonctionner avec les subsides de l'Etat. Sous couvert de solidarité, la sélection par l'argent serait introduite.
Richard Descoings veut « briser le tabou de la gratuité dans l'ensemble de l'enseignement supérieur ». La solution alternative qu'il propose est anti-solidaire. Le fait que l'on puisse sous-entendre une possible généralisation d'un système comparable fait frémir. Pour lui, la gratuité serait responsable de tous les maux, et d'abord de la « paupérisation » des Universités. On ne voit pas alors en quoi Sciences Po devrait augmenter ses droits d'inscription, n'étant pas en état avancé de paupérisation !
Selon le directeur, « la gratuité bénéficie de fait à ceux dont les capacités contributives seraient les plus élevées si elles étaient sollicitées ». S'il est juste d'affirmer que le financement public de Sciences Po est anti-redistributif, puisqu'il bénéficie à des étudiants de familles favorisées, il le demeurera tant que le recrutement social de l'établissement reste ce qu'il est (ce qui traduit bien une absence totale de volonté de démocratisation). De plus, cet effet doit être contrebalancé par l'impôt progressif, dont le rôle est de faire en sorte que ce sont les plus favorisés qui contribuent le plus : Richard Descoings aurait le droit d'affirmer que la fiscalité française n'est pas assez redistributive, mais pas que la gratuité en tant que telle « bénéficie » aux plus favorisés. Si des capacités contributives existent, c'est à l'impôt de les « solliciter ».
Pour Richard Descoings, les universités sont pauvres parce qu'elles sont gratuites, ce qui constituerait un obstacle à l'égalité des chances. Affirmer que la gratuité est la cause des problèmes de financement des Universités est tout simplement aberrant. A la limite, on peut soutenir que les droits d'inscription pourraient aider à résoudre les problèmes de financement des universités (ce qui est d'ailleurs contestable). A l'heure où l'Etat mène un politique de coupes budgétaires dans l'Education nationale, l'argument employé est fallacieux. Alors que l'Etat ne remplit même pas son rôle, on expliquerait la paupérisation des Universités par la gratuité des études ? Notons d'ailleurs que la « gratuité » n'est pas toujours respectée, puisque beaucoup d'Universités font payer des frais d'inscription illégaux. La gratuité (ou du moins le maintien de frais d'inscription peu élevés) est une condition non suffisante à la démocratisation de l'enseignement, mais elle en est une condition nécessaire. La réforme Descoings, si elle était appliquée partout, conduirait à une paupérisation encore plus forte ou à une sélection par l'argent.
Pour que le financement de l'enseignement supérieur soit solidaire, il faut que le rôle central soit donné au financement public. Celui-ci doit être financé par une fiscalité juste. Si Luc Ferry pense que ce sont les petits paysans et les petits ouvriers qui financent les études à Sciences Po, alors il affirme que la fiscalité française est injuste ! Pourquoi ne pas demander une réforme fiscale ? L'éducation est un investissement public, il relève de la solidarité nationale et de l'intérêt général. Quant à l'IEP, étant donnée sa place dans l'enseignement supérieur et la formation des élites, il doit demeurer dans le cadre du service public tout en satisfaisant certaines obligations de service public, en particulier l'exigence de démocratisation. Si Richard Descoings trouve la fiscalité française et la répartition des moyens dans l'enseignement supérieur injustes, qu'il interpelle le gouvernement ! En tous les cas, la direction de Sciences Po ne saurait se substituer à ce qui relève de la responsabilité de l'Etat.
L'aide sociale à Sciences Po
L'aide sociale est pour nous un devoir de solidarité permettant de garantir l'égalité des chances, de favoriser la démocratisation, et certainement pas un acte de charité ou une variable d'ajustement budgétaire. Les étudiants de Sciences Po ont montré en 1995 en se mettant en grève que l'on ne saurait remplacer la solidarité par un système individualiste et inégalitaire de prêts.
Pour tenter de convaincre de son projet, le directeur nous présente un bilan partial et incomplet de l'aide sociale. Pourquoi le budget de l'aide sociale augmente-t-il ?
Mesurer l'évolution de l'aide sociale n'a de sens qu'en valeur relative. Nous savons que la hausse du budget de l'aide sociale en valeur absolue correspond en très grande partie à des effets mécaniques : l'augmentation du nombre de boursiers de l'enseignement supérieur à Sciences Po a pour conséquences une augmentation du nombre des exonérations, et une augmentation du montant des droits de scolarité entraîne de fait une augmentation du produit des exonérations.
Concrètement, en 2001-2002, la part de l'aide sociale consacré aux exonérations augmente de 132 800 euros, on compte 123 boursiers CROUS supplémentaires par rapport à l'année précédente, et le montant des droits de scolarité est de 1000 euros. Les boursiers CROUS étant de par la loi exonérés des droits de scolarité, 93 % de l'augmentation du budget consacré aux exonérations (la part la plus importante dans le budget de l'aide sociale) s'explique par cet effet mécanique indépendamment de la volonté de la direction.
S'agissant du Fond de Mobilité International (FMI) destiné a aider les étudiants à effectuer leur année ou séjour à l'étranger, la direction ne mentionne pas qu'elle ne contribue qu'à hauteur d'environ 33 % du budget global du FMI. Le reste des contributions financières provient de l'Union Européenne, du Ministère de l'Education Nationale, et autres bourses spécifiques.
Ainsi, pour 2001-2002, le budget du FMI s'élève à 547 000 euros, dont seulement 147 000 euros en fonds propres de Sciences-po. D'autre part, alors que le document de travail distribué au premier semestre par
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